Il n’y a pas d’exil heureux, mon amie libanaise. Oui, tu le sais bien : le pire est de rester dans les souvenirs, mais les souvenirs, eux, ne te quittent jamais. Tu cherches partout ton pays abandonné, on dirait une mère angoissé en quête de son enfant perdu. Tu tentes de retrouver ce goût particulier de la ville dans les saveurs d’un plat –mais ce n’est jamais tout à fait ça, les épices exhalent un parfum différent selon qu’on les sente ici ou là-bas. Tu aperçois ton pays dans une image furtive, dans une carte postale, dans l’accent d’un ami. Tu souris de ces petits bonheurs, tu en fais des fêtes. Des fêtes pour oublier. Mais à la fin du banquet, la nostalgie revient occuper la maison.
C’est drôle, tu dis que tu as de la chance. Pour toi rien n’est vraiment grave. Tu souris toujours. Tu penses à tes enfants, tu t’accroches à leur avenir. Tu montres au monde que tu sais t’adapter, que tu peux réussir. Tu es toujours élégante : question de politesse, on ne s’habille pas n’importe comment quand on est invité. Sur tes papiers administratifs, à la case « nationalité », tu as toujours un temps d’hésitation : apatride serait tellement plus juste. Mais qui devine que derrière tout cela il y a quelque chose qu’on a tué, une part de toi ?
« Il n’y a pas d’amour heureux » : ça je le savais, le poète me l’a enseigné et j’ai assez vécu pour ne pas l’oublier. Mais personne ne m’avait appris qu’il n’y a pas d’exil heureux, et les années n’y peuvent rien. Mon amie libanaise, j’aimerais être aussi fort que toi, ce sourire-armure, mais comment fais-tu ? J’aimerais aussi que tu ne marches plus seule. Que tu te dises que tu es chez toi ici, que tu n’as rien volé. Bien au contraire, tu as tout donné. Tu as tout construit avec ta seule force. Ma très chère amie libanaise, j’aimerais sourire avec toi, te parler des arbres et des rivières. Des livres. Des poèmes qui consolent. De la vie. De demain. Et quand tu évoqueras le Liban, on rira aux éclats avec tous les souvenirs que tu as laissés là-bas.
Mohammed