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Darina al-Joundi, enfant sauvage

undefinedIl y a deux semaines, je reçois un email d'une amie : "Patricia, si je te parle de Darina al-Joundi qui sera à Saint-Cloud le 8 avril, me dis-tu que tu es au courant depuis 6 mois ou que tu découvres quelque chose ? J'ai lu un article sur elle et ne sais pas trop quoi en penser, quid de son livre "Le jour où Nina Simone a cessé de chanter" ? De sa pièce de théâtre ? Si tu en as l'occasion et l'envie, je serai ravie de te lire à ce sujet...."

Darina al-Joundy ? Non seulement je ne savais pas qu'elle venait à Saint-Cloud mais je ne savais même pas qu'elle existait. J'ai répondu à mon amie qu'elle me faisait faire une découverte ! Et si tu me racontais quelques choses sur cette écrivain? lui ai-je demandé. Bien sûr j'irai voir sa pièce le 8 avril prochain, qui se jouera dans la salle de théatre des Trois Pierrots de Saint-Cloud, à 20 mètres de chez moi !

Le lendemain, je reçois une copie de l'article sur Darina, paru dans le Nouvel Obs du 17 janvier 2008 avec un mot de mon amie, "je suis contente de t'avoir fait découvrir quelque chose (une fois n'est pas coutume) en fait, je pense que j'ai été particulièrement sensible à cet article, eu égard à vos âges identiques à quelques mois près...et à vos destins si proches (et si durs)..."

Quand j'ai lu l'article, j'ai su que je n'allais pas pouvoir le résumer ou le synthésiser pour mon blog. Il est tellement bien écrit et aucun détail rapporté ne mérite d'être oublié... Donc je vous mets ici l'article dans son intégralité en attendant d'aller voir le spectacle de Darina, mis en scène par Alain Timar. Il sera en tournée notamment à Saint-Cloud (8 avril), Soissons (2 mai) et Châteauvallon. Je vous rapporterai alors mes propres impressions.... 

Darina a un superbe site internet, n'hésitez pas à aller le voir : http://www.darina-al-joundi.com/

Rescapée de la guerre du Liban et de l’asile, Darina al-Joundi, 39 ans, raconte par écrit, après l’avoir interprété au théâtre, le bouleversant récit de sa vie brisée

C'est peut-être ça, la rage de vivre. Aimer, danser, jouer la comédie, s’enivrer, se droguer, palper les couilles des garçons, écouter Supertramp et Led Zeppelin, baiser dans les douches et les cimetières "avec bestialité", se venger sans cesse de son propre corps, porter sur soi un Smith & Wesson, jouer à la roulette russe, errer la nuit à en perdre la raison, puisque la raison, ici-bas, n’existe plus.

Née en 1968 à Beyrouth, Darina al-Joundi a grandi dans les ruines et sous les bombes. Fille d’un écrivain syrien en exil et d’une Libanaise chiite, elle est l’enfant, sans confession ni communauté, de la guerre civile. Pendant toute son adolescence, elle a vu les femmes et les hommes tomber, les immeubles s’écrouler, les chiens errer avec des fémurs entre les crocs, les chevaux en liberté sauter sur les mines, elle a senti partout l’odeur du sang et de la charogne, et elle n’oubliera jamais le massacre de Sabra: "Ce qui m’a fait le plus peur, ce ne sont pas les morts, mais ce qui se lisait sur le visage des vivants. Je venais d’avoir 14 ans."

Avant d’être assassiné, son père, Assem al-Joundi, progressiste, laïque et ismaélite, l’avait élevée dans le culte de la liberté absolue. Même s’il la plaça dans des écoles catholiques, il voulait qu’elle fût sans tabous religieux, sexuels ou politiques. Il lui disait "Le jour où l’on transformera en bordels les églises et les mosquées, nous serons tranquilles." Il l’a initiée au pessac-léognan, au whisky, au tabac, à Baudelaire et Maïakovski. II lui a fait croire que Guevara ressemblait au Christ. Il lui a ordonné de ne pas porter de soutien-gorge, l’a emmenée au cinéma voir "Emmanuelle" et "Orange mécanique". De ses filles, elle a été sa meilleure élève. Mais lorsqu’il est mort, elle a perdu son protecteur, et que faire de la liberté qu’il lui avait enseignée dans un Orient où la virginité est "le seul capital des filles arabes"? Le jour de son enterrement, elle a remplacé les sourates du Coran par "Save me", de Nina Simone. C’était le souhait du défunt : "Ma fille, je t’en prie, je voudrais du jazz à ma mort, et même du hip-hop, mais surtout pas du Coran." Aussitôt, des hommes ont battu la renégate et enfermé l’impie à l’asile. Elle s’en est échappée.

Comédienne et martyre, Darina al-Joundi vit aujourd’hui à Paris. Dans son exil, hantée par les images de la guerre et poursuivie jusque dans son sommeil par le sifflement des balles, elle crie, que dis-je, elle hurle. L’été dernier, au Festival d’Avignon, habillée d’une robe rouge sang, elle a saisi d’effroi et d’émotion les spectateurs de la chapelle Sainte-Claire en racontant son cauchemar et, par la force du corps et du verbe, en apostrophant son père, son héros, avec une telle ardeur qu’on eût dit qu’elle le ressuscitait chaque jour. Par la grâce de l’écrivain algérien Mohamed Kacimi, ce témoignage est devenu un livre torrentiel. Il peine encore, dans son joli format, à contenir les bonheurs et les horreurs que charrie sa mémoire, tout ce dont déborde cette jeune femme à la fois hilare et en larmes qui fait peur à la mort.

JÉRÔME GARCIN
article du Nouvel Obs, 17 janvier 2008

« Le jour où Nina Simone a cessé de chanter », par Darina al-Joundi et Mohamed Kacimz, Actes Sud, 158 p., 15 euros.

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