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Discours de Amin Maalouf

Pour célébrer la journée du 21 mai, journée proclamée par les Nations Unies « journée mondiale de la diversité culturelle pour le dialogue et le développement », j’ai choisi de mettre sur mon blog un extrait du discours prononcé par l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf devant les 27 pays membres de l’Union européenne réunis le 11 mai à Potsdam pour approfondir leur coopération dans le domaine du dialogue interculturel et pour mieux intégrer les étrangers vivant sur leur sol.
 
Amin Maalouf a beaucoup insisté dans son allocution sur le fait qu’une coexistence réussie entre différentes langues et religions doit démarrer d’abord en Europe où « la diversité du monde demeure à peu près gérable ». Si l’Europe réussit cette expérience, alors elle pourra « peut-être » servir de modèle pour le reste du monde.
 
 medium_Maalouf.2.gif« Les relations entre l’Occident et le monde arabo-musulman sont tellement désastreuses au niveau global que même si l’on faisait la meilleure politique d’immigration, certains aspects du problème demeureraient sans solution. Cependant, il y a au moins deux excellentes raisons pour agir dans ce domaine et pour le faire judicieusement. La première, c’est qu’il faut évidemment empêcher le climat délétère qui sévit au niveau global de se répercuter à l’intérieur de nos pays ; si on ne le faisait pas, ou si on le faisait mal, cela pourrait avoir des effets dévastateurs sur la paix civile, sur les institutions démocratiques, comme sur les valeurs fondamentales de nos sociétés. Comment se protéger efficacement sans s’aliéner des populations entières et sans se détourner de ses propres valeurs morales ? Chacun sait que la chose n’est pas simple, mais nul ne peut se permettre d’ignorer cette question ou d’y répondre avec légèreté...
« La seconde raison qui devrait nous inciter à réfléchir et à agir est plus ambitieuse ; il ne s’agit plus de limiter les retombées négatives de la réalité globale sur notre situation intérieure, mais d’essayer de créer, dans les pays d’Europe, un nouveau modèle de coexistence qui pourrait un jour influer positivement sur le reste du monde. Il va de soi que la gestion de la diversité culturelle est, de toute manière, une exigence incontournable de la construction européenne ; faire coexister ensemble, de manière harmonieuse et féconde, des peuples ayant des langues différentes, des traditions différentes, des parcours historiques souvent antagonistes, c’est la vocation de l’Europe contemporaine, c’est le défi que, depuis cinquante ans, elle a choisi de relever. La difficulté supplémentaire pour la génération actuelle sera de concevoir un modèle de coexistence qui permette d’inclure les populations qui portent des cultures non européennes. C’est, comme je viens de le dire, ambitieux, peut-être exagérément ambitieux, mais quand on y réfléchit, ici se trouve peut-être le seul environnement humain à peu près contrôlable où une telle expérience pourrait être tentée. Si la coexistence entre les porteurs des diverses langues et des diverses croyances ne réussit pas dans le cadre de l’Europe, c’est qu’elle ne réussira nulle part, et nous devrons alors laisser à nos enfants et à nos petits-enfants un héritage de violence et de haine sans fin ; à l’inverse, si l’expérience réussit dans le laboratoire de l’Europe, alors peut-être pourrons-nous proposer un modèle à d’autres régions du monde, qui en ont cruellement besoin et qui sont apparemment incapables de le mettre en œuvre.
« Nous vivons une époque de communautarisme global pernicieux, sanglant et destructeur ; il serait absurde de le nier, mais il serait irresponsable de s’y résigner ; considérer “le choc des civilisations” comme l’état normal des relations entre les diverses composantes de l’humanité, c’est accepter que le monde devienne ingouvernable, qu’il sombre dans le chaos, la violence aveugle et la régression morale. Comment pourrions-nous faire face aux formidables périls qui nous menacent — la prolifération des armes biologiques, chimiques ou nucléaires, l’épuisement des ressources naturelles, les perturbations climatiques — si le monde est livré à la confrontation vicieuse entre les grands ensembles religieux et culturels ? Sortir de cette logique destructrice n’est pas une option parmi d’autres, c’est une exigence de survie pour l’humanité tout entière. L’un des aspects de cette confrontation entre l’Occident et le monde arabo-musulman, c’est que tous les événements sont systématiquement interprétés de manière différente, et même quasiment opposée, selon qu’on se trouve dans un camp ou dans l’autre. Nous sommes manifestement en présence de deux interprétations de l’histoire, cristallisées autour de deux perceptions de “l’adversaire”. Pour les uns, l’islam se serait montré incapable d’adopter les valeurs universelles prônées par l’Occident ; pour les autres, l’Occident serait surtout porteur d’une volonté de domination universelle à laquelle les musulmans s’efforceraient de résister avec les moyens limités qui leur restent.
« On a peut-être encore une chance d’accomplir, dans le cadre européen, ce qu’on n’a pas su accomplir depuis des siècles au niveau planétaire, à savoir : montrer par l’exemple que l’Occident est prêt à appliquer aux autres les principes qu’il a édictés pour lui-même, afin qu’il puisse reconquérir sa crédibilité morale. La crédibilité morale est, dans le monde d’aujourd’hui, la denrée la plus rare. L’Occident en a de moins en moins, et ses adversaires n’en ont pas. Tenter de restaurer sa crédibilité morale sur toute l’étendue de la planète serait une tâche titanesque, mais il n’est pas insensé de chercher à la restaurer au sein de nos sociétés, le seul lieu où la diversité du monde demeure à peu près gérable. Pour cela, il faudrait faire en sorte que les personnes qui ont choisi de vivre dans les pays d’Occident puissent s’identifier pleinement à leur société d’adoption, à ses institutions, à ses valeurs, à sa langue et même à son histoire. Qu’ils ne soient pas constamment en butte aux discriminations et aux préjugés culturels. Qu’ils puissent revendiquer, la tête haute, leur identité plurielle au lieu d’être contraints à un choix déchirant et néfaste entre leur culture natale et leur culture d’adoption. Qu’ils puissent enfin jouer leur rôle de passerelles de civilisation, pour réhabiliter leurs sociétés d’origine aux yeux de l’Occident et aussi pour réhabiliter l’Occident.
« La tentation de s’enfermer dans une citadelle est compréhensible, surtout à une époque où les périls sont grands et où le besoin de se protéger est réel. Mais il me semble que c’est justement à ce carrefour dangereux de l’histoire qu’il faudrait proposer à tous, aux peuples d’Europe comme aux populations venues d’ailleurs, un nouveau contrat social, un contrat de coexistence qui permette de guérir, peu à peu, les blessures du temps. C’est ce que l’Europe moderne a su faire pour ses propres blessures, et c’est ce qu’elle peut et doit apporter aujourd’hui à notre humanité déboussolée. Aucune action ne me paraît plus importante. Ni plus urgente, parce qu’il est déjà presque trop tard. »

Source du discours le site web du journal libanais : L'Orient le jour
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