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Un Liban européen?

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Pour faire suite au
commentaire que j'ai publié sur mon blog le 15 septembre dernier, sur le livre de Emmanuel Todd et de Youssef Courbage, Le Rendez-Vous des Civilisations, j'ai choisi de partager avec vous cet extrait qui parle particulièrement de la situation démographique au Liban. Les chiffres exposés dans ce sous-chapitre intitulé "Un Liban européen?" (pp.83-87) sont intéressants et, analysés comme ils le sont, laissent présager des convergences entre les différentes confessions libanaises sur les plans démographique et politique... 



" Le Liban est le plus multiconfessionnel des pays arabes. Il regroupe quatre obédiences musulmanes et une douzaine de rites chrétiens. Ces chrétiens furent le groupe le plus nombreux jusqu’aux années 1950. Mais depuis, le pays est devenu majoritairement musulman. Malgré un tabou généralisé sur la question, qui explique qu’aucun recensement n’ait été réalisé depuis 1932, cette mutation fondamentale n’échappe à personne. Tous en sont conscients, le savant comme l’administrateur et l’homme de la rue, toutes confessions mélangées. Mais l’ampleur du basculement est le plus souvent ignorée. Différentiels de fécondité et d’émigration ont fait passer les maronites, ces catholiques de rite oriental, les plus nombreux lorsque flot créé le Grand-Liban lors de la chute de l’Empire ottoman, de 32,7% en 1922 à 19,9% en 2005. Ils ont cédé la prééminence aux chiites, dont la proportion a augmenté durant la même période de 17,2 % à 32 % (1). La métamorphose démographique ne peut être sans effets sur les équilibres politiques. Elle a ébranlé le «maronitisme politique», ce quasi-monopole des postes clés de l’État par le groupe chrétien le plus important. Elle est à l’arrière-plan de la guerre de 1975-1990. Le Liban a l’habitude de ces ajustements, pacifiques ou violents, à la démographie. Le pouvoir dans le Mont-Liban des XVIIIe et XIXe siècles, que la Sublime Porte avait placé sous l’autorité d’un émir des Druzes, allait imperceptiblement passer aux mains des maronites, alors beaucoup plus dynamiques démographiquement face à des druzes numériquement stagnants. Une stagnation que l’on attribue souvent à la croyance druze en la métempsycose: seule une âme incontestablement druze doit passer dans le corps d’un nouveau-né.

La montée en puissance numérique des chiites, étape suivante de l’évolution des rapports de force confessionnels au Liban, peut apparaître comme une ironie de l’histoire. Volney, fin connaisseur du Liban de la fin du XVIIIe siècle, avait prédit leur disparition.(2) Si depuis deux siècles ils ont tellement progressé numériquement, c’est grâce à une fécondité très élevée, que Volney n’avait pas anticipée. Jusqu’à la guerre de 197 5-1990, les femmes chiites mettaient au monde en moyenne 8,5 enfants au terme de leur vie reproductive ; c’était le record de la région, peut-être battu par les femmes juives ultra-orthodoxes d’Israël. En termes de transition démographique, le retard des chiites était manifeste par rapport aux sunnites (6,9 enfants), aux druzes (5,3) et aux chrétiens (5,1). On ne peut donner une interprétation religieuse directe de cette surfécondité, puisque les chiites représentaient et représentent toujours au Liban, le groupe le plus pauvre et le moins scolarisé. Leur retard d’alphabétisation peut expliquer, simultanément, la haute fécondité et la forte mortalité qui les ont caractérisés jusqu’à très récemment. Ils n’ont cependant pas échappé au développement éducatif et à la transition démographique. Vers 1975, leur fécondité commence à baisser, phénomène qui contribue à expliquer en partie la violence de la guerre civile, mais permet aussi d’entrevoir la possibilité d’un Liban apaisé en termes de tensions communautaires.
 
Il est clair que la guerre libanaise intervient au moment décisif de la transition démographique du pays, alors que celui-ci est non seulement déséquilibré par les changements de masses relatives des communautés, mais aussi alors que les groupes musulmans sont pris dans une transformation culturelle et démographique de grande ampleur. L’instruction, la résidence en ville, l’ouverture aux médias, la mondialisation des esprits ne sont plus l’apanage des seuls chrétiens et cette modernisation affecte directement le comportement reproducteur. La vitesse de la transition de la fécondité entre 1971 et 2005 a été plus élevée chez les chiites (-3,2% de diminution annuelle) que pour tous les autres groupes (-2,3 % chez les maronites et les autres chrétiens, - 3 % chez les sunnites). Mais au Liban comme ailleurs, une déstabilisation des mentalités par le progrès contribue à expliquer l’apparente absurdité des affrontements armés de la période 1975-1990.

La guerre civile de 1975-1990 (comme les bombardements israéliens de juillet-août 2006) a provoqué une paupérisation sans discrimination de l’ensemble des confessions, qui a certainement contribué à l’adoption de la famille restreinte.

La convergence est évidente et, au sortir de la guerre, les communautés apparaissent rapprochées démographiquement, en attendant peut-être de l’être politiquement. En 2005, la fécondité des femmes chiites est tombée à 2,2 enfants, contre 1,7 pour les maronites. Il n’est pas sûr que ces choix familiaux ravissent les leaders du Hezhollah ou de Amal qui auraient sans doute préféré une augmentation de leur assise électorale ou milicienne grâce à une sorte de guerre des berceaux chiite.(3) Mais les partis politiques ou le fusil-mitrailleur des organisations miliciennes ne peuvent obliger les gens à avoir plus d’enfants qu’ils n’en veulent.

La différence entre les deux communautés évoque désormais celle qui sépare la France de l’Angleterre. Sur la plupart des autres paramètres, elles sont peu éloignées l’une de l’autre. Le ménage libanais est partout nucléaire, dans les régions musulmanes chiites autant que dans les zones chrétiennes. Les femmes sont chefs de ménage aussi souvent au Liban Sud chiite que dans le Mont-Liban plutôt chrétien. La matrilocalité est même plus répandue au Liban Sud (14% en 1997) que dans le Mont-Liban (4,3%) ou dans le Liban Nord à majorité sunnite (11,3 %). Le mariage est partout beaucoup plus tardif que dans les pays arabes et les écarts d’âge entre époux, plus serrés. Là aussi, les zones chiites manifestent une forte propension à la « modernité ». Le Liban n’est même pas franchement divisé par la question du choix entre exogamie et endogamie, puisque les chrétiens n’y sont pas comme ailleurs complètement réfractaires au mariage entre cousins germains: 10,7 % au Mont-Liban en 2001 contre 20% au Liban Sud. La différence n’est pas insignifiante. Toutefois, même le taux qui correspond à la région chiite reste beaucoup plus faible que celui de la Syrie où il atteint 35 %. Mais la fécondité reste l’indicateur qui synthétise le mieux les évolutions familiales et mentales. Selon ce paramètre, le Liban semble, dans toutes ses communautés, aussi occidental que l’Europe.

Ces convergences démographiques semblent contredire une actualité politique qui suggère que les affrontements entre communautés pourraient reprendre. Mais elles sont peut-être le signe précurseur de convergences politiques et idéologiques à venir. Si, par leur comportement démographique, les chiites rejoignent les autres Libanais, c’est qu’ils partagent, plus qu’on ne le croit d’ordinaire et au-delà de ce qu’ils pensent eux-mêmes, les mêmes valeurs. Ils sont plus proches en tout cas des chrétiens, sunnites ou druzes libanais — que des Syriens qui continuent à mettre au monde près de 4 enfants, ou des Israéliens juifs qui en sont à trois. Le présent démographique du Liban présage peut-être un avenir politique de type «helvétique», une forme originale de démocratie, communautarisée mais négociatrice et paisible."
 
 (1) Les Libanais résidents au Liban en 2005 se répartissent en 31,5% de chiites, 29% de sunnites, 5,5% de druzes, 19,9% de maronites, 5,0% de Grecs orthodoxes, 4,2% de Grecs catholiques, 3,6% d’Arméniens et 1,3% d’autres chrétiens. La prise en compte de la diaspora libanaise augmente la proportion des chrétiens, plus représentés dans l’émigration.

(2)
Volney, Constantin-François de Chassebœuf, Voyage en Syrie et en Égypte pendant les années 1783, 1784 et 1785, Paris, 1787.

(3)
Dans ses cliniques spécialisées, le Hezbollah prend totalement en charge des programmes très coûteux de lutte contre la stérilité et de fécondation in vitro, en principe ouverts à route la population.
 
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R
...  oups !     je voulais dire 21ème siecle  :)
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R
je trouve ce passage tres intéressant. cepandant, c'est dommage que les sources des chiffres sur lesquels l'auteur s'est basé ne sont pas toujours sités...en plus je suis surpris que 10 % des chretiens se marient toujours entre cousin germains au 20ème siecle!
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