Dès la fin du XIXe siècle, et durant le XXe siècle, les difficultés socio-économiques (chômage, crise économique),
politico-confessionnelles et les tensions militaires (conflits internes de 1840-1860, guerre civile de 1975-1990) qui sévissent au Liban, se traduisent par le départ de millions de Libanais vers
l'étranger. Aujourd'hui, la diaspora libanaise, l'une des plus importantes au monde - entre 5 et 8 millions de libanais -, est répartie à travers différents pays du monde : principalement en
Amérique Latine et Amérique du Nord et dans une moindre mesure en Europe, Australie, dans les pays Arabes et l'Afrique noire.
Une diaspora « exemplaire »
Présentés le plus souvent comme des membres d'une diaspora modèle d'intégration et d'ascension sociale, le fait est que la plupart des Libanais arrivés en France sont francophones et ont un
capital économique et social de départ. Leur « force » réside dans leur capacité financière associée au capital humain : une haute qualification et un réseau migratoire. Leur niveau d'instruction
généralement élevé favorise leur entrée dans la classe moyenne et parmi les catégories socio-professionnelles supérieures.
Souvent affublés de la représentation de « commerçants dans l'âme », ils ont en fait transposé le secteur d'activité le plus important au Liban dans leur pays d'accueil. Les secteurs dans
lesquels ils se concentrent en France sont la chimie, la pharmacie, l'industrie des nouvelles technologies des télécommunications, la banque, l'immobilier, la presse, la restauration, les
professions libérales et le service. Leur particularité de fonctionnement en réseau de solidarité économique a fait par ailleurs que cette diaspora a pu être qualifiée parfois de « Lebanese
Connection ».
Concentrés essentiellement dans les grandes villes de France, les Libanais sont surtout présents dans la région Ile- de- France, et notamment à Paris, où beaucoup habitent dans les « beaux
quartiers » et les « belles banlieues ».
La France, « tendre mère » et « seconde patrie »
Depuis la fin de la Première guerre mondiale et l'effondrement de l'Empire ottoman, la France est un espace privilégié d'accueil pour les libanais, surtout chrétiens maronites. Elle continue aujourd'hui à occuper une place spécifique.
Le lien dit historique, culturel, politique et économique entre le Liban et la France, exerce un rôle attractif à travers la francophonie. La diaspora libanaise est nourrie des représentations de ce lien d'amitié séculaire : la France est considérée comme la « tendre mère » ou la « seconde patrie ».
Ce lien franco-libanais est perpétué par la « rhétorique de l'amitié » des acteurs politiques (français et libanais), symbolisé par la francophonie et ravivé régulièrement au cours d'actions diplomatiques, politiques et militaires de la France au Liban.
Mais ce lien est d'abord un lien entre la France et les chrétiens d'Orient (les acteurs religieux maronites du Mont-Liban). Au XIXe siècle, les missionnaires européens ou américains présents dans la région, instrumentalisent la religion chrétienne à des fins politiques. Sous l'Empire ottoman, les membres des communautés chrétiennes minoritaires dans l'empire, considérés comme dhimmis, étaient protégés par la France. Ce sont également les premiers à profiter de l'enseignement des congrégations religieuses. Ces relations se déroulent alors sur fond de rivalités entre chancelleries européennes, gouvernement ottoman et acteurs locaux du Mont-Liban tels que l'Eglise maronite, les chefs féodaux et les personnalités politiques.
Après la Première guerre mondiale, des comités et alliances militent auprès des puissances européennes en faveur de la création d'une Grande Syrie ou d'un Grand Liban. Le Liban est créé en 1920
sous mandat français.
Après l'indépendance du Liban, la France tend à redynamiser les liens franco-libanais dans un contexte de nouvelle donne géopolitique. Les relations diplomatiques des deux pays mettent en avant
l'héritage de la France au Liban sur les plans historique, politique et culturel. Elle parvient à sauvegarder l'essentiel de ses intérêts économiques à travers la permanence de son influence
culturelle : la francophonie.
Réévaluation ou confirmation de la relation ?
Après la Seconde guerre mondiale, la France devient spectatrice de l'hégémonie américaine dans un contexte de guerre froide. Marquées par la vision coloniale du gouvernement français de l'époque,
les représentations du lien franco-libanais évoluent. Autrefois la France était « protectrice des lieux saints », elle devient « protectrice du Liban, de son intégrité et de son indépendance »
face aux pressions internationales, régionales et internes.
Suite à la présidence De Gaulle, la position de la France s'infléchit au nom d'intérêts économiques et des obligations de la realpolitik. Les relations franco-libanaises s'enlisent au cours de la
guerre civile libanaise (1975-1990), où la position peu claire de la France est critiquée. Sa relation ambiguë face aux chrétiens - qui s'affrontaient dans des combats entre milices - fragilisa
son image.
C'est le tandem Hariri-Chirac des années 90 et l'image de cette « amitié personnelle » qui marqua le renouveau du lien franco-libanais. Celui-ci fut relancé par le biais d'une coopération
culturelle, scientifique et technique ainsi que de nombreuses aides financières débloquées par la France pour aider le Liban.
Aujourd'hui, le Liban trouve un écho sur la scène européenne à travers ce soutien français. De son côté, la France joue de sa double image de protection de la nation libanaise et des chrétiens d'Orient et trouve ainsi un écho auprès des pays arabes du Moyen-Orient. La France cherche ainsi à se placer en interlocuteur « neutre » entre les Etats-Unis et les Etats arabes du Moyen-Orient (cf. la guerre d'Irak et le conflit de juillet 2006 au Liban). Dans ce jeu d'influence, « l'image de marque française » et la référence au lien franco-libanais, gomment les aléas de l'Histoire et permet à la France de légitimer son action au Liban.
Aujourd'hui, la présidence Sarkozy reste partagée entre realpolitik et maintien de l'héritage de protection du Liban. Elle entretient à la fois le discours du lien traditionnel avec les chrétiens tout en traitant avec les autres acteurs politiques libanais (sunnites avec Hariri) et hésite même à prendre en compte le Hezbollah. Ce positionnement de la France plus flou, agace les interlocuteurs libanais maronites.
La diaspora libanaise en France : caisse de résonance des conflits politico-communautaires et identitaires du Liban ?
En France, la diaspora libanaise présente deux types de cas de figures : ceux qui ont « coupé les ponts » avec le Liban et ceux qui entretiennent les liens avec leur pays d'origine.
Pour ceux qui restent « connectés » au Liban, le modèle sociétal libanais de solidarité familiale, sociale et confessionnelle peut perdurer en France. Les lieux de cultes jouent alors un rôle de ciment. Le plus significatif à Paris est l'Eglise Notre- Dame du Liban, paroisse maronite rattachée au foyer franco-libanais et liée politiquement et diplomatiquement dès son origine à la France.
Les associations constituent aussi une part du tissu social communautaire libanais. Mais certaines associations importantes jouent un rôle politique et n'ont de culturel que le nom. Ainsi l'ULCM (L'Union Libanaise Culturelle Mondiale), présente dans chaque pays où se trouvent des Libanais de la diaspora, cherche à jouer un rôle politique au Liban en faisant une sorte de « lobbying » auprès des gouvernements des pays d'accueil.
La diaspora est en effet très politisée, tout comme l'est la société libanaise. Les Libanais émigrés transposent en France les conflits politico-communautaires ayant cours au Liban. Ainsi, à travers leur dynamisme politique à Paris, les rivalités de pouvoir divisent les deux grands partis politiques chrétiens opposés au Liban : les Forces Libanaises (Parti de Samir Geagea) contre le Courant Patriotique Libre (Parti du Général Aoun).
Mais si la diaspora est politisée et divisée, elle n'est pas pour autant majoritairement active politiquement. Lors d'évènements tragiques au Liban (l'assassinat de Rafiq Hariri ou le conflit de juillet 2006), la diaspora sait faire bloc tout en faisant face aux divisions. Mais les émigrés libanais côtoient pourtant d'autres Libanais n'ayant pas les mêmes opinions que les leurs, et par la même sont amenés à nuancer leur propos.
Conclusion
Si la diaspora libanaise n'a pas de réelle importance au niveau politique auprès des gouvernements français malgré ses actions de lobbying soft, elle représente des enjeux internes à la scène libanaise. Soutien de la croissance économique libanaise, elle ne peut cependant jouer de rôle politique. Lorsque cette diaspora tente d'agir au Liban directement, utilisant de nouveaux paramètres identitaires dans son action économique ou politique, elle n'est pas acceptée comme telle par les acteurs libanais. Ces derniers n'ont en effet pas intérêt à voir fleurir des idées politiques divergentes de celles établies ponctuellement et de manière localisée par le système politico-communautaire en vigueur...
Observatoire dirigé par Barah Mikaïl, chercheur à l'IRIS.
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